D’abord attiré par les communications, Félix Huot n’aurait pas imaginé que son parcours le mènerait à étudier ce que le lait peut révéler sur la santé des vaches. Aujourd’hui postdoctorant à l’Université Cornell, à Ithaca, il s’intéresse à la façon dont l’analyse du lait peut renseigner sur l’état énergétique et métabolique de l’animal. Après un doctorat en sciences animales à l’Université Laval, il cherche à combiner la biologie de la vache à l’intelligence artificielle (IA) pour contribuer au développement d’outils qui pourraient aider les producteurs à prendre de meilleures décisions.
Par Mélanie Lagacé, professionnelle des communications, de la rédaction, et de l’édition de contenus spécialisée en agriculture et en agroalimentaire
De la communication aux vaches laitières
Originaire de Lévis et issu d’un milieu non agricole, Félix envisage d’abord une carrière en journalisme. Deux passages à Salut Bonjour lui permettent de découvrir l’envers du décor télévisuel et de présenter un reportage en direct. Au cégep, il choisit les sciences humaines pour poursuivre ses études en communication. Mais son intérêt se déplace vers la provenance des aliments, l’autosuffisance et la production maraîchère.
Sur une parcelle familiale, il tente de faire pousser des légumes pour une dizaine de clients. L’expérience est modeste, mais les apprentissages, nombreux. « J’essayais de faire à peu près tout et je ne réussissais à peu près rien », raconte-t-il. Une chose devient claire : s’il veut travailler en agriculture, il doit apprendre le métier.
Une visite à la Semaine de l’agriculture, de l’alimentation et de la consommation de l’Université Laval agit comme un déclic. Séduit par l’enthousiasme et l’engagement des étudiants qui animent l’événement, Félix complète les préalables scientifiques, puis s’inscrit au baccalauréat en agronomie. Il découvre la production laitière en première année, à la Ferme Phylum. C’est le coup de foudre pour les vaches et le milieu. Il offre ses services à l’entreprise, mais celle-ci n’a rien à lui proposer. Il se tourne alors vers la Ferme Sylva et prévient le producteur qu’il ne connaît rien au bétail, mais qu’il est travaillant et prêt à apprendre. « Parfait, on commence à 4 h 30 demain matin », lui répond-il.
Félix y acquiert de l’expérience. Lorsque l’exploitation vend son troupeau, il retourne à la Ferme Phylum, où un poste vient de se libérer. Il y demeure jusqu’en 2023 et touche à tout : traite, insémination, décisions de gestion, encadrement des stagiaires, démarrage de la fromagerie et livraison des fromages pendant la pandémie. Il aime accueillir les visiteurs et leur expliquer le travail à la ferme. Une façon, peut-être, de renouer avec son intérêt pour la communication.
La confiance qui change tout
Lors d’un stage en services-conseils en production laitière chez Cargill, Félix apprécie le contact avec les producteurs, mais ressent le besoin d’approfondir ses connaissances pour mieux comprendre leurs enjeux et répondre à leurs questions. Il se tourne vers Rachel Gervais, professeure titulaire au Département des sciences animales de l’Université Laval, dont il admire la rigueur et la passion pour la nutrition de la vache laitière.
« Sur papier, je n’étais peut-être pas le candidat parfait pour les études supérieures. Mais Rachel a décidé de me faire confiance, et ç’a changé tout le reste de mon parcours. »
Elle lui propose un projet appliqué mené avec Éric Paquet, professeur agrégé au même département et spécialiste de l’IA et de la bio-informatique. Félix obtient une bourse de la Commission canadienne du lait, administrée au Québec par Novalait, commence une maîtrise, puis passe rapidement au doctorat. Il découvre alors la science des données et son potentiel pour mieux comprendre la production laitière.
Faire parler le lait
Les trois axes de sa thèse reposent sur un même point de départ : un échantillon de lait prélevé lors du contrôle laitier et analysé chez Lactanet par spectroscopie infrarouge. Ce liquide absorbe certaines longueurs d’onde selon les molécules qu’il renferme. Le résultat — plus de mille valeurs — forme ce que Félix décrit comme « l’empreinte digitale du lait ».
Cette méthode sert déjà à déterminer les teneurs en gras, en protéines et en lactose. Mais le spectre contient d’autres signaux. Puisque l’alimentation, le métabolisme et la santé peuvent modifier la composition du lait, l’IA pourrait y repérer des indices sur ce qui se passe dans l’animal.

Le premier volet porte sur l’acidose ruminale subclinique, un déséquilibre lié à des conditions ruminales trop acide. Difficile et coûteux à mesurer, ce trouble peut nuire à la digestion, à la production et à la santé. À partir de données de pH recueillies par des capteurs, l’équipe a développé un modèle capable de détecter un signal dans le lait. L’outil ne permet pas encore un diagnostic individuel, mais pourrait aider à surveiller un troupeau et à repérer une situation préoccupante.
Le deuxième volet s’intéresse au manque d’énergie en début de lactation. Les besoins augmentent plus rapidement que la capacité de la vache à s’alimenter. Elle puise dans ses réserves et une mobilisation excessive accroît le risque de problèmes métaboliques. Une partie des acides gras libérés se retrouve dans le lait, donnant une indication du statut énergétique de l’animal.
Enfin, le troisième volet cherche à prédire les propriétés de coagulation du lait et son aptitude à la transformation fromagère. Une méthode en microplaques, qui utilise de très petits volumes, a permis de comparer les échantillons de nombreuses vaches et d’étudier leur vitesse de coagulation et de raffermissement.
Du laboratoire à la ferme
Lactanet est partenaire des trois volets et pourrait utiliser ces résultats. Mais avant qu’un outil puisse être offert aux producteurs ou à leurs conseillers, Félix rappelle qu’il faudra vérifier son efficacité dans plusieurs situations et fermes.
Ses travaux ont aussi ouvert la voie à une collaboration avec le Centre wallon de recherches agronomiques, en Belgique. Un consortium international rassemble des données provenant de plusieurs pays pour déterminer si un modèle commun peut être plus robuste que des approches locales, mais aussi adapté aux conditions québécoises.
« Finalement, ce sont les producteurs qui génèrent ces données. La meilleure façon de leur retourner leur investissement, c’est d’en faire des outils qui les aident dans leurs décisions de gestion. »
Élargir le terrain de jeu à Cornell
Félix poursuit cette ambition dans le cadre d’un stage postdoctoral à l’Université Cornell grâce à une bourse du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. Au sein de l’équipe du professeur Julio Giordano, il travaille avec Farm of the Future, une ferme universitaire où de nouvelles technologies sont évaluées et développées. Il y approfondit son expertise dans l’utilisation des robots de traite, des colliers, des capteurs et des caméras.

Une question guide le travail de l’équipe : quelle décision cherche-t-on à prendre à partir des données, d’une technologie? « Une approche peut être impressionnante, mais elle doit avoir une utilité pour la ferme », résume-t-il. Il participe au développement d’un système de clôture virtuelle peu coûteux qui faciliterait la gestion des vaches au pâturage et pourrait devenir accessible aux petites exploitations, y compris dans des pays émergents.
Son objectif est clair : revenir au Québec, poursuivre sa carrière de chercheur en production laitière et mettre son expertise au service des producteurs d’ici.
La recherche sans mettre la vie sur pause
Père de deux jeunes enfants, Clémence et Violette, Félix tient à déconstruire l’idée que les études supérieures obligent à mettre sa vie personnelle entre parenthèses. Ses filles lui rappellent l’essentiel et donnent un sens supplémentaire à ce qu’il accomplit. Il ne voudrait pas qu’elles pensent avoir été un frein à ses rêves ; il espère plutôt leur transmettre sa curiosité et l’envie d’aller au bout de ce qui les anime.
Félix n’a jamais cessé de vouloir comprendre, puis partager. Aujourd’hui, il fait parler le lait et les données pour que la technologie serve une finalité bien concrète : aider les producteurs à prendre des décisions plus éclairées.
Pour en savoir plus sur le projet :