Des crabes à l’analyse des fromages : le parcours multidisciplinaire d’Abderrazek 

Transformation
06 août 2026
Des crabes à l’analyse des fromages : le parcours multidisciplinaire d’Abderrazek 
Abderrazek Temimi devant son affiche au Forum Techno Novalait 2025, résumé des résultats de son projet de maîtrise

Abderrazek Temimi n’avait pas de plan tout tracé pour sa carrière professionnelle. Il avait des champs d’intérêt, mais rien de précis qu’il souhaitait accomplir. En revanche, sa passion pour la science et la technologie, conjuguée à sa fougue, lui ont permis de tracer un parcours bien à lui. Aujourd’hui, c’est un projet de maîtrise sur l’analyse des fromages, alliant science et technologie, qui vient couronner ce parcours. 

Par Sandrine Demers, stratège en communication, Tricot communication

Né en Tunisie, dans la banlieue sud de Tunis, Abderrazek se rappelle son intérêt pour la science dès son plus jeune âge. Du plus loin qu’il se souvienne, il écoutait C’est pas sorcier, une émission diffusée sur les ondes de TV5, qui montrait des expériences scientifiques. Cet attrait se confirme au lycée, notamment grâce à une professeure de sciences qui multiplie les expériences et permet à Abderrazek de découvrir le travail de laboratoire. 

C’est tout naturellement qu’il commence donc son parcours universitaire à l’Institut des Sciences biotechnologiques appliquées de Tunis en contrôle et sécurité des aliments. L’un de ses premiers stages consiste à faire l’analyse d’un nouveau spécimen de crabe des mers invasif. Les gens ignorent tout sur le sujet; le rôle d’Abderrazek est donc d’en faire la caractérisation par plusieurs analyses. C’est un travail complet d’observation et de collecte de données : une expérience aussi marquante que positive pour l’étudiant. 

Après son baccalauréat, Abderrazek n’a pas de plan précis. Il hésite entre trouver un travail ou poursuivre son cursus scolaire afin d’élargir ses perspectives de carrière. L’occasion d’aller faire une maîtrise en Italie tombe donc au bon moment. Plus précisément, c’est grâce à l’obtention d’une bourse du ministère des Affaires étrangères italiennes que s’entame le parcours académique international de l’étudiant. 

Abderrazek avoue également avoir toujours eu un grand intérêt pour l’informatique. Il souhaitait développer ses compétences en la matière. En revanche, il peut être plus difficile d’être accepté à une université européenne lorsqu’on change de champs d’étude, plutôt que de poursuivre son parcours dans le même domaine. C’est donc cela qui justifie son choix de réaliser une maîtrise en recherche sur le contrôle et la sécurité des aliments en Italie, sans néanmoins délaisser son intérêt pour l’informatique. Son parcours en Italie n’a pas été de tout repos, car même en ayant appris l’italien auparavant, Abderrazek éprouve des difficultés lors de sa première année de maîtrise. Apprendre la langue et l’utiliser quelques fois dans un contexte récréatif, c’est une chose. Mais, l’apprendre dans un contexte universitaire, c’est une autre paire de manches ! 

À la fin de sa maîtrise, Abderrazek se donne le temps de voyager en France, en Italie, et même en Tunisie. De retour au bercail, il décide de tester le marché du travail, en œuvrant dans une usine de crème glacée comme technicien de qualité de laboratoire.  Il travaille, entre autres, à faire des suivis de la chaîne de froid pour s’assurer qu’il n’y a aucun bris. 

Avec ce travail, Abderrazek sait qu’il n’est pas sur son X, autant sur le plan salarial que sur la stimulation que lui procurent ses tâches. C’est pourquoi il se tourne vers l’informatique, en commençant un cours sur l’analyse des données, aussi connu sous le nom de la Data Science. Il faut dire qu’il avait touché à cela lors de sa maîtrise en Italie et que cela avait éveillé sa curiosité. 

« J’ai essayé d’être le plus indépendant possible, de ne pas faire les mêmes erreurs, mais parfois, si les opportunités ne se trouvent pas, il faut les créer. »

Entre-temps, l’amour frappe à sa porte. L’étudiant rencontre sa conjointe, elle-même dans le domaine universitaire, plus précisément en ingénierie biologique. Elle décide de réaliser une maîtrise au Canada. Son départ amène Abderrazek à regarder ses possibilités dans ce pays afin de jumeler vie professionnelle et personnelle. Il tombe sur le profil de Julien Chamberland, professeur adjoint à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, qui s’intéresse particulièrement aux outils technologiques pour l’analyse fromagère; un projet qui allie informatique et science, le meilleur des deux mondes pour Abderrazek. 

La construction d’un modèle de classification des fromages

La classification des fromages est un travail ardu exécuté par un classificateur fromager certifié. Elle permet de savoir deux choses : si le lot est conforme et si ses caractéristiques en font un bon candidat pour le format en bloc, en tranche ou râpé. Cependant, il y un manque de relève pour le métier de dégustateur de fromage. En plus d’une formation longue et coûteuse, une carrière dans ce domaine requière une hygiène de vie stricte (pas de tabac, d’alcool, etc.) non seulement pour les papilles gustatives, mais pour la santé et sécurité de ces travailleurs. En effet, goûter autant de fromage exige des habitudes alimentaires particulières et un mode de vie actif. De plus, ce type d’analyse demeure très subjectif, car les résultats peuvent varier d’un classificateur à un autre. 

Pour l’évaluation sensorielle des fromages, entre autres, Abderrazek mentionne que les classificateurs ont un vocabulaire établi, mais que chaque entreprise a son propre vocabulaire. Et chaque dégustateur d’une entreprise a une approche différente. Il est alors difficile d’uniformiser un seul vocabulaire. 

Donc, le projet de recherche d’Abderrazek est de pallier cette problématique en bâtissant un modèle type afin de faciliter la classification. L’étudiant mentionne que la mission première de ses recherches est de développer la preuve de concept pour montrer aux industriels qu’un modèle de classification est imaginable. 

Côté pratique, l’étude se fait avec des cheddars en bloc de deux entreprises canadiennes. Initialement, le projet prévoyait qu’Abderrazek fabrique les fromages, mais l’approche a été modifiée. Un partenariat a plutôt été réalisé avec ces entreprises de transformation qui classaient les fromages, puis envoyaient des échantillons à l’équipe de recherche pour les analyser au laboratoire de physicochimie des aliments de l’Université Laval. Abderrazek collectait ces données pour construire et tester plusieurs modèles de prédiction selon différentes combinaisons et critère. Finalement, l’équipe de recherche sélectionnai les modèles les plus performants pour interpréter les résultats d’analyse provenant du laboratoire et pour guider la prise de décision à l’usine. C’est ce qu’on appelle communément celle de la Data science, la science des données. Ça jumelle les mathématiques, les statistiques et l’informatique. On peut dire qu’Abderrazek est dans son élément ! 

Les résultats sont positifs ! Abderrazek réussit à développer un modèle prédictif qui classifie le cheddar doux, le moyen et le fort, et ce, avec près de 90 % de précision. En revanche, c’est une information que les maîtres fromagers savent déjà dès le début de la production. Toutefois, ici, cela permet de voir que l’analyse repose sur des éléments clairs, soit des paramètres physico-chimiques, qui rendent ce type de prédiction possible.

Ce qu’Abderrazek souhaite également prédire demeure à savoir si le fromage finira en bloc ou en tranche. Un fromage tranché n’a pas les mêmes propriétés, car il doit, par exemple, ne pas laisser de résidus ou coller sur la lame. Un fromage à défaut pourrait ralentir la chaîne de conversion et occasionner des coûts supplémentaires. L’étudiant réussit à avoir également des résultats pour la prédiction de l’aptitude du fromage au tranchage, mais il reste encore du travail à ce niveau, avec des analyses plus ciblées (p. ex. : calcium colloïdal vs calcium total). 

Somme toute, Abderrazek croit que son projet de recherche a rempli sa mission, soit de démontrer le potentiel de l’intelligence artificielle dans le secteur de la transformation fromagère.  

En 2025, Abderrazek a présenté une partie des résultats de sa recherche et a même récolté un prix . La recherche s’est terminée en mars 2026, en même temps que la maîtrise de l’étudiant. Le mémoire d’Abderrazek est d’ailleurs accessible dans le dépôt institutionnel de l’Université Laval (CorpusUL). 

Son superpouvoir : la persévérance

Abderrazek Temimi avec son habit de graduation. 

Abderrazek aimerait beaucoup que sa recherche soit le début de quelque chose de transformateur pour l’industrie fromagère. L’étudiant a même monté sur pied une petite application à partager aux entreprises participantes pour démontrer le potentiel des modèles développés. Reste à voir si le tout aura des débouchés. 

Pour la suite, Abderrazek continue de travailler chez Agropur comme technicien d’usine à Québec, emploi qu’il a commencé durant sa maîtrise. C’est loin d’être la fin du parcours académique de l’étudiant qui souhaite prochainement pousser ses connaissances en intelligence artificielle avec un certificat, par exemple. Pour le moment, il est en processus d’évaluation de l’équivalence de ses diplômes internationaux pour qu’ils soient reconnus au Canada. 

À la lumière de tout son travail, Abderrazek est rempli de fierté. 

« Ce n’était pas évident de travailler dans ces domaines que sont l’informatique et les outils prédictifs, mais parfois, sortir de sa zone de confort, ça te pousse à faire des choses vraiment bien. »  

Il remercie sa persévérance, qu’il admet être la clé de son succès. L’étudiant mentionne que son savoir n’est pas inné. C’est plutôt sa curiosité et son désir d’apprendre qui le mènent vers la réussite. Comme quoi le simple fait de vouloir et d’aimer sincèrement quelque chose peut être le moteur de réussite de projets professionnels, et le parcours d’Abderrazek en est l’exemple parfait. 

Pour en savoir plus sur le projet :