Et si l’on pouvait identifier les pratiques de biosécurité ayant le plus de chances d’être adoptées dans une ferme laitière, afin d’améliorer la santé et le bien-être des animaux? C’est la question qui guide les travaux de Faustin Farison, doctorant en sciences vétérinaires à l’Université de Montréal. Pour y répondre, il étudie la manière dont les recommandations peuvent être mieux adaptées aux réalités des élevages, en s’appuyant sur un outil encore peu utilisé dans ce contexte : l’intelligence artificielle.
Par Mélanie Lagacé
Originaire de France, Faustin s’intéresse très tôt à la santé animale, influencé par son grand-père, vétérinaire en milieu rural. « Je l’accompagnais souvent et j’ai toujours gardé un lien avec le secteur laitier », raconte-t-il.
Formé en agronomie à Bordeaux Sciences Agro, puis en épidémiologie à l’École nationale vétérinaire de Maisons-Alfort, il s’oriente progressivement vers la prévention des maladies. « J’aimais l’idée de prendre du recul pour mieux comprendre ce qui se passe à l’échelle du troupeau », explique-t-il. Ses expériences, notamment sur la tuberculose bovine et ses collaborations avec des éleveurs, viennent confirmer cet intérêt.
Puis, un stage à l’Office français de la biodiversité agit comme déclic. « J’ai découvert que je pouvais contribuer à développer des outils utiles pour le terrain. »
C’est finalement au Québec que son parcours prend un nouveau tournant. À la suite d’échanges avec les professeurs Juan Carlos Arrango Sabogal et Simon Dufour, il entreprend un doctorat à la Faculté de médecine vétérinaire (FMV) de l’Université de Montréal, au sein de la Chaire de recherche en biosécurité en production laitière, codirigée par ces derniers. L’équipe d’encadrement du projet est complétée par le professeur Pablo Valdes-Donoso.
Son arrivée à Montréal l’amène à s’adapter à d’autres façons de faire et à un nouvel environnement professionnel et culturel. « Les méthodes sont différentes, mais l’intégration s’est très bien passée », souligne-t-il. Rapidement, il trouve sa place dans un écosystème où les échanges sont nombreux et les liens avec le terrain bien présents.
Parallèlement à ses recherches, Faustin enfile les crampons avec les Carabins de Montréal, une équipe sportive universitaire de haut niveau. Le rugby fait partie intégrante de son quotidien. « Ça structure mes journées et ça m’aide à décrocher », dit-il. Une discipline qu’il applique aussi dans sa façon d’aborder son activité scientifique.

Des gestes simples… aux grands impacts
Dans les fermes laitières, la biosécurité repose sur une série d’actions concrètes visant à limiter l’introduction et la propagation des agents pathogènes. Gestion des visiteurs, contrôle des animaux entrants, hygiène : autant de mesures qui, mises ensemble, contribuent à protéger la santé du cheptel.
« La biosécurité, c’est un peu comme les gestes barrières chez les humains, mais appliqués aux élevages. »
Faustin Farison
Ces actions ont des effets bien réels. L’apparition d’une maladie dans un troupeau peut entraîner des pertes considérables, tant sur le bien-être animal que sur le plan économique. D’où l’importance d’intervenir en amont.
Pour mieux comprendre ce qui se fait dans le milieu, Faustin s’appuie sur les questionnaires d’évaluation des risques du programme canadien proAction*, remplis conjointement par les médecins vétérinaires et les producteurs. Ils offrent un portrait détaillé des façons de faire actuelles dans les élevages laitiers du pays. Dans le cadre de son doctorat, il analyse les réponses recueillies au Québec.
Mais un défi demeure : comment prioriser les recommandations?
En pratique, les vétérinaires ne peuvent proposer qu’un nombre limité de mesures à la fois, généralement une à trois. Il devient donc crucial de cibler celles qui ont le plus de chances d’être mises en place, en fonction du contexte propre à chaque entreprise.
C’est là que l’intelligence artificielle entre en jeu.
Quand les pratiques parlent entre elles
Plutôt que de considérer chaque mesure isolément, Faustin s’intéresse à la façon dont elles s’articulent entre elles. Sur le terrain, les interventions ne sont pas adoptées au hasard : certaines vont naturellement de pair.
« L’idée est de déterminer les usages fréquemment instaurés ensemble et de s’appuyer sur ces combinaisons pour guider les actions à mettre en œuvre », explique-t-il.
Pour y parvenir, il utilise une méthode appelée apprentissage de règles d’association, fondée sur des algorithmes. Bien connue en marketing, notamment pour l’analyse du panier d’épicerie — par exemple, lorsqu’un consommateur choisit du lait et de la farine et ajoute naturellement des œufs —, elle permet ici de faire ressortir des rapprochements entre différentes mesures de biosécurité.
Autrement dit, lorsque des pratiques sont déjà en place, il devient possible d’estimer celles qui ont le plus de chances d’être adoptées par la suite.
L’étude repose sur 3 825 questionnaires d’élevages québécois. Des millions de configurations ont été examinées, puis filtrées pour ne retenir que les associations les plus pertinentes. Finalement, 63 relations entre mesures ont été identifiées. Certaines confirment ce que les intervenants observent dans le milieu. D’autres, moins intuitives, apportent un éclairage nouveau. Dans plusieurs cas, les probabilités d’adoption dépassent 70 %, ce qui permet d’orienter plus finement les recommandations.
« Ce qui est déjà en place fournit de bons indices sur ce qu’un producteur est plus enclin à intégrer », précise Faustin. Il ne s’agit pas de remplacer le savoir-faire des médecins vétérinaires, mais de le soutenir. « On vient ajouter une donnée complémentaire pour guider les lignes directrices. »
En combinant l’expertise terrain et l’analyse des informations disponibles, il devient possible de proposer des actions à la fois pertinentes… et réalistes.
Vers une agriculture guidée par les données
Les recherches de Faustin s’inscrivent dans une tendance plus large : celle d’une agriculture où l’analyse d’informations occupe une place croissante dans la prise de décision.
Ici, l’intérêt est clair. Les données sont là, mais leur potentiel reste encore sous-exploité.
« L’enjeu, c’est d’en tirer pleinement parti », souligne-t-il.
À terme, ce type d’approche pourrait contribuer à rendre les mesures de biosécurité plus efficaces, en tenant mieux compte du contexte propre à chaque ferme. L’idée n’est pas d’ajouter des contraintes, mais de proposer des actions qui s’intègrent naturellement dans les façons de faire existantes.
Ses travaux se poursuivent dans cette direction, avec pour objectif d’approfondir les analyses et de mettre concrètement ces résultats à profit.
« Ce qui m’intéresse, c’est que ça puisse être utile en contexte réel », conclut-il.
Après son doctorat, Faustin souhaite continuer à évoluer dans l’interface entre recherche et application, en contribuant au développement d’outils adaptés pour soutenir les agriculteurs et les professionnels du secteur.
* ProAction® : programme canadien obligatoire d’assurance de la qualité dans la filière laitière, mis en place par les Producteurs laitiers du Canada. Il encadre les pratiques à la ferme autour de six volets : qualité du lait, salubrité des aliments, bien-être animal, traçabilité, biosécurité et environnement.
Pour en savoir plus sur le projet :
- Consulter la fiche de la Chaire de recherche en biosécurité
- Visiter le site web de la Chaire
- Lire l’article de vulgarisation rédigé par Faustin et l’équipe de recherche