Par Sandrine Demers, stratège en communication, Tricot communication
Vahideh Vahdatmanesh a une curiosité sans fin qui alimente son travail acharné. Cette soif d’apprendre et cette persévérance ont été les fils conducteurs de ses études supérieures et de son rôle important pour la recherche en production laitière en Iran et au Canada.
Nourrir son savoir à travers la nutrition animale
Originaire d’Iran, Vahideh a débuté son parcours universitaire en sciences animales dans son pays natal. Son baccalauréat, principalement axé sur la nutrition animale et la microbiologie, a éveillé une curiosité particulière chez elle qui l’a poussée à approfondir ses recherches dans ces domaines.
Portée par un intérêt grandissant pour l’alimentation animale et humaine, elle a décidé de poursuivre sa maîtrise en nutrition animale. En Iran, le milieu de la recherche exige du corps étudiant qu’il se spécialise, dès la maîtrise, dans une production précise : laitière, aviaire, aquacole ou porcine. C’est vers la production laitière que Vahideh a arrêté son choix, animée par le désir d’apprendre. Ce choix s’est avéré particulièrement astucieux, car cette spécialisation allie à la fois la nutrition animale et la nutrition humaine, faisant ainsi d’une pierre, deux coups pour ses champs d’intérêts.
Concrètement, la maîtrise de Vahideh consistait à trouver des moyens d’améliorer la production laitière et la qualité de la viande en agissant sur la panse de l’animal, l’un des premiers compartiments du système digestif des ruminants. Plus précisément, elle devait équilibrer le microbiote ruminal avec l’alimentation afin de réduire les maladies associées et ainsi obtenir une meilleure production de lait et de viande.
Après sa maîtrise, elle a travaillé pendant huit ans dans une usine d’alimentation animale, au sein du département de recherche et développement. L’un de ses mandats : trouver la ration alimentaire idéale pour maximiser la production laitière des vaches. Lorsqu’une vache atteignait 45 litres par jour, c’était une belle réussite!
L’étudiante se décrit, en rigolant, comme une « research freak », une passionnée de la recherche, et cela se ressent dès qu’elle parle de son parcours. Quand Vahideh a commencé à travailler sur la nutrition des vaches laitières, elle s’est dit : « Okay, je pense que ce n’est pas fini. J’en veux plus! »
Sa fascination pour l’industrie laitière l’a amenée à traverser l’océan pour venir effectuer son doctorat au Québec. Le milieu laitier iranien représente un secteur d’activité important, mais il demeure moins structuré et productif qu’au Canada ou encore qu’en Australie, selon Vahideh. Elle a d’ailleurs été surprise de voir que certains producteurs canadiens font jouer de la musique à leurs vaches pour réduire leur stress et stimuler la production laitière.
En Iran, les producteurs accordent moins d’importance aux études sur leur secteur. C’est justement ce qu’elle aime du Canada et du Québec particulièrement. Elle a le sentiment de faire une réelle différence. Ici, les producteurs et productrices s’informent et, surtout, s’intéressent aux avancées de la recherche pour s’améliorer.
Lorsque Vahideh a décidé de s’installer au Canada pour ses études de troisième cycle, elle cherchait une personne spécialiste en science, en alimentation animale et en microbiologie. C’est ainsi qu’elle a découvert les articles du docteur Ismail Fliss, professeur titulaire à l’Université Laval et expert mondial en science des aliments. Il est également spécialiste des antimicrobiens naturels et des bactériocines. Lors d’une rencontre, le docteur Fliss lui a alors présenté son futur projet de recherche et lui a proposé d’y prendre part dans le cadre de son doctorat.
C’était une offre que Vahideh ne pouvait pas refuser : « J’en voulais plus. J’en avais vraiment envie, de ce doctorat. J’y pensais tout le temps, ça ne me sortait jamais de la tête. »
Contrer la perte en production laitière grâce aux bactériocines
Ce qui emballait Vahideh dans ce projet de recherche, c’est qu’il apportait une solution concrète à une problématique de plus en plus présente, touchant l’ensemble des acteurs du milieu laitier.
Globalement, le travail consistait à contrôler les bactéries du genre Clostridium, responsables de défauts de fermentation dans les produits laitiers et qui se retrouvent dans la nourriture des vaches, grâce aux bactériocines, des molécules naturelles capables de remplacer certains antibiotiques. Autrement dit, c’est un peu comme utiliser les « armes » fabriquées par de bonnes bactéries pour freiner la croissance de bactéries nuisibles. Clostridium spp. sont naturellement présentes dans le sol. Lorsque le fourrage, en particulier l’ensilage , est contaminé par de la terre lors de la récolte, ces bactéries peuvent se développer si la fermentation est mauvaise. Les vaches peuvent alors refuser ce fourrage ou le consommer ; cela peut entraîner des problèmes de qualité, comme des odeurs désagréables ou une fermentation butyrique, et contribuer indirectement à des troubles métaboliques comme la cétose.

En plus d’affecter la vache, Clostridium spp. se retrouve aussi dans le lait, et ce, même après la pasteurisation. Ce processus vise à réduire la charge microbienne globale du lait, pouvant ainsi créer un environnement propice pour les microorganismes résistants à la pasteurisation. Conséquemment, le genre Clostridium peut se retrouver dans le fromage et créer des défauts. Ces défauts rendent le fromage inconsommable et entraînent des pertes financières importantes pour les entreprises fromagères. Vahideh mentionne avoir visité plusieurs fermes québécoises pour récupérer des échantillons d’ensilage, ce qui lui a permis de constater directement les effets de ces bactéries sur le terrain. Sur l’une des fermes, une vache était sur le point de mourir d’une cétose sévère, liée à une contamination du fourrage par de l’acide butyrique, un phénomène auquel les Clostridium peuvent contribuer. Sur une autre, un producteur lui a confié que sa ferme était fortement touchée et qu’il attendait les résultats de sa recherche avec impatience. Ces expériences ont rappelé à Vahideh toute l’importance et l’urgence de son travail pour le milieu agricole.
Heureusement, les résultats sont prometteurs. Les bactériocines permettent de neutraliser plusieurs souches de Clostridium. La meilleure manière d’observer ces résultats, c’est en examinant le fromage lui-même. Durant les recherches, l’équipe a effectué plusieurs tests en fabriquant des fromages en laboratoire avec et sans la bactérie, afin de comparer l’impact de cette dernière sur la qualité du fromage et de vérifier l’efficacité des bactériocines.
Un fromage contaminé par Clostridium spp. est particulièrement troué et craquelé, comparativement à un fromage exempt de la bactérie, qui ne présente presque aucune fissure.

Pour contrer cette bactérie nocive, on vaporise directement sur les fourrages une substance contenant les bactériocines, ce qui permet d’éliminer Clostridium spp. à la source avant sa prolifération.
L’étude a été réalisée par une petite équipe : Vahideh, Dr Ismail Fliss, directeur de la recherche, et Dr Fadi Hassanat, co-superviseur et chercheur chez Agriculture et Agroalimentaire Canada. L’étude a aussi bénéficié de l’appui de stagiaires qui ont contribué, entre autres, à la fabrication des fromages.
Cette recherche est innovante. Même si l’utilisation des bactériocines n’est pas nouvelle en alimentation humaine, leur application dans l’industrie laitière constitue une première très attendue du milieu.
Une recherche attendue et applaudie!
Après plus de seize conférences données au Canada et en France, le travail de recherche de Vahideh attire l’attention du milieu laitier et agricole. Elle s’est même vu décerner un prix pour son affiche de présentation au Forum Techno Novalait en 2025.
Maintenant que le projet est terminé, des procédures légales sont en cours afin de rendre cette solution accessible aux producteurs canadiens. Vahideh ressort de cette aventure remplie de fierté.
« Ce que j’aime, c’est que tu grandis en tant que personne en même temps que tu fais grandir la science. »
Vahideh Vahdatmanesh
Elle a notamment appris le métabarcoding, une technique qui permet d’identifier et de comparer les microorganismes présents dans un environnement à partir de leur ADN, fort utile lors de ses recherches. Malgré un parcours non linéaire, les efforts en valaient le coup : « Je le recommande. On est fier pour l’industrie et pour soi-même. »
Pour la suite, Vahideh aimerait poursuivre dans ce domaine et travailler dans l’industrie laitière au Québec. On lui souhaite de continuer sur cette belle lancée, car sa croissance professionnelle sera fructueuse pour toute une industrie.
Pour en savoir plus sur le projet :
- Consulter la fiche du projet de recherche
- Consulter l’affiche lauréate de Vahideh au Forum Techno Novalait 2025
- Lire l’article scientifique