Venue du Brésil pour étudier la santé animale, Vitória Campêlo consacre aujourd’hui ses travaux à un défi bien concret : comprendre pourquoi certaines mesures de biosécurité, pourtant jugées essentielles, demeurent difficiles à mettre en place dans les fermes laitières canadiennes.
Par Mélanie Lagacé
Enfant, Vitória Campêlo avait peur des vaches. Rien ne laissait donc présager qu’elle consacrerait un jour plusieurs années de sa vie à la biosécurité en production laitière. Pourtant, son cheminement l’a menée du Brésil jusqu’aux fermes canadiennes, au cœur d’un enjeu crucial pour la santé animale : limiter les maladies avant qu’elles ne se propagent.
Une passion née au contact du milieu agricole
Originaire de Brasilia, la capitale du Brésil, Vitória a grandi dans un environnement où l’agriculture faisait naturellement partie du quotidien. Employé du gouvernement, son père offrait des conseils agronomiques à de petits producteurs. À cela s’ajoutait la présence, tout près de chez elle, d’un voisin vétérinaire impliqué auprès des fermes familiales, qui a éveillé très tôt son intérêt pour le monde animal.
« Il travaillait beaucoup avec les vaches laitières. C’était mon premier contact avec ce milieu », raconte-t-elle.
Cette curiosité la mène vers des études en médecine vétérinaire à l’Université de Brasilia. Au fil de sa formation, elle explore différentes spécialités : petits et grands animaux, diagnostic et santé, sans savoir encore quelle orientation donnera à sa carrière. Le véritable tournant survient lors d’un stage dans un laboratoire gouvernemental de diagnostic.
Dans ce centre de référence, elle participe à l’analyse de maladies ayant des répercussions importantes sur l’économie du pays. Elle découvre alors une autre facette de sa discipline : une approche axée non seulement sur les soins individuels, mais aussi sur la prévention et la santé des populations.
« Je voulais comprendre comment les maladies se propagent et trouver les moyens d’agir avant qu’elles ne deviennent un problème. »
Peu à peu, l’épidémiologie s’impose comme une évidence. Cette discipline, à la croisée des données scientifiques et des réalités du terrain, lui permet d’explorer les mécanismes derrière les éclosions et les moyens de les prévenir.
Un nouveau départ au Québec
En 2019, alors qu’elle participe comme bénévole au congrès de la World Small Animal Veterinary Association à Toronto, une rencontre vient redéfinir la suite de son parcours. Le professeur brésilien Paulo Steagall, de l’Université de Montréal, l’encourage à poursuivre des études supérieures au Québec. C’est également lui qui lui présente Simon Dufour, spécialiste en santé des troupeaux laitiers, qui deviendra par la suite son directeur de recherche.
Elle entreprend ensuite une maîtrise à distance à l’Université de Montréal avant de s’installer au Québec en 2021 pour poursuivre ses études doctorales. Mais ce changement de vie s’accompagne de nombreux défis. Elle doit s’adapter à une nouvelle culture, mener de front un doctorat (Ph. D.) exigeant et apprendre le français, autant pour le quotidien que pour la rédaction scientifique et les échanges avec les producteurs.
« Faire un doctorat dans une autre langue et dans un pays d’accueil demande beaucoup d’adaptation », souligne-t-elle.
Installée à Saint-Hyacinthe, près de la Faculté de médecine vétérinaire, elle trouve progressivement ses repères grâce aux cours de francisation et au soutien de la communauté étudiante internationale. Cette période devient une véritable école de résilience.
« Cette expérience m’a appris à accepter les erreurs comme faisant partie du processus et à célébrer les petites victoires. » Aujourd’hui, elle souhaite poursuivre sa carrière au Québec dans un rôle lié à la santé animale et la production laitière.
Comprendre les obstacles à l’application des mesures
Le projet doctoral de Vitória Campêlo s’inscrit dans les travaux de la Chaire de recherche industrielle sur la biosécurité en production laitière de l’Université de Montréal, sous la direction de Simon Dufour et avec l’accompagnement des codirectrices Cécile Aenishaenslin et Manon Racicot.
Son objectif est clair : mieux comprendre les pratiques de biosécurité dans les fermes laitières canadiennes et les facteurs qui influencent leur mise en œuvre. La biosécurité regroupe les moyens utilisés pour limiter l’introduction et la propagation des maladies dans les troupeaux. En théorie, plusieurs recommandations semblent relativement simples. Toutefois, les choses sont beaucoup plus complexes.
Pour mieux comprendre cette dynamique, ses travaux s’appuient notamment sur les données du programme ProAction®*, obligatoire au Canada depuis 2019. À partir de questionnaires recueillis dans des fermes du Québec, de l’Ontario et de l’Alberta, son équipe a évalué le niveau d’intégration des différentes mesures de biosécurité.
Mais Vitória ne voulait pas s’arrêter aux chiffres. Afin de bien cerner ce qui influence réellement les décisions sur le terrain, elle combine des analyses statistiques, des modèles d’apprentissage automatique et des entrevues auprès de producteurs.
« Prévenir les maladies est souvent plus efficace et moins coûteux que les traiter, mais certaines stratégies restent difficiles à intégrer dans les exploitations. Je ne voulais pas seulement mesurer les taux d’adoption, mais aussi comprendre pourquoi certaines pratiques ne sont pas mises en place. »
Vitória Campêlo
Les résultats dressent un portrait nuancé. Certaines approches, particulièrement celles liées à l’hygiène et à la gestion des animaux malades, sont largement intégrées dans les exploitations. D’autres, comme la quarantaine des nouveaux sujets, demeurent plus difficiles à instaurer. Sur le terrain, les obstacles sont bien concrets.
« Les producteurs veulent souvent appliquer ces recommandations, mais ils doivent composer avec des contraintes de temps, de coûts, d’espace ou de main-d’œuvre », résume-t-elle.
Les entrevues mettent également en lumière un élément central : le lien de confiance entre les producteurs et les médecins vétérinaires. Lorsque les recommandations sont perçues comme utiles, adaptées et bien ancrées dans leur contexte, elles sont davantage suivies. Elles ont aussi révélé que certaines démarches restent difficiles à intégrer à une charge de travail déjà importante.
« Il faut accompagner les producteurs et travailler avec eux pour trouver des solutions réalistes », insiste-t-elle.

Une démarche tournée vers des solutions concrètes
Au-delà des résultats scientifiques, les travaux de Vitória Campêlo visent à mieux adapter les stratégies de prévention aux conditions des fermes laitières.
Au cours de son doctorat, elle s’est également investie dans la vulgarisation auprès des producteurs et du grand public, notamment lors de rencontres avec des exploitants, d’activités de sensibilisation organisées par la Faculté de médecine vétérinaire et d’une entrevue diffusée à Radio-Canada.
Alors qu’elle termine son Ph. D. et prépare sa soutenance de thèse, elle souhaite continuer à bâtir des ponts entre la science et le milieu agricole. Son ambition demeure la même : améliorer la santé des troupeaux grâce à des solutions concrètes, adaptées aux réalités des fermes laitières canadiennes, notamment celles du Québec.

* ProAction® : programme canadien obligatoire d’assurance de la qualité dans la filière laitière, mis en place par les Producteurs laitiers du Canada. Il encadre les pratiques à la ferme autour de six volets : qualité du lait, salubrité des aliments, bien-être animal, traçabilité, biosécurité et environnement.
Pour en savoir plus sur le projet :
- Consulter la fiche de la Chaire de recherche en biosécurité
- Visiter le site web de la Chaire
- Lire le portrait de Faustin Farison, également étudiant sous la chaire en biosécurité